Unesco : les enjeux d’une polémique

par Caroline Fourest | Le Monde

dimanche 13 septembre 2009, par Desinfos

L’Unesco a encore quelques semaines pour élire son nouveau directeur ou sa nouvelle directrice. Parmi les noms sur la table, une candidature fait toujours polémique. Celle poussée par l’Union africaine, la Ligue arabe et l’Organisation de la Conférence islamique. Ministre de la culture égyptienne depuis vingt ans, Farouk Hosni met d’accord contre lui à la fois des intellectuels antiracistes, comme Elie Wiesel ou Bernard-Henri Lévy, et des militants islamistes... comme les Frères musulmans.


Porteurs d’un islam totalitaire souhaitant incarner l’alternative face au nationalisme arabe, les « Frères » gagnent du terrain chaque fois que le gouvernement égyptien tend à normaliser ses relations avec Israël. C’est dans ce contexte qu’il faut lire la phrase la plus reprochée à Farouk Hosni. Lors d’un débat au Parlement égyptien, en mai 2008, un député des Frères musulmans s’émeut à l’idée que l’on puisse trouver des livres en hébreu dans la bibliothèque d’Alexandrie. Farouk Hosni s’emporte : « Je brûlerais moi-même des livres israéliens si j’en trouvais. » En arabe, la métaphore est surtout destinée à souligner combien le député des Frères musulmans fantasme. En Europe, où les nazis ont brûlé des livres par racisme antijuif, la phrase glace. Est-elle digne d’un candidat à la tête de l’Unesco ?

Dans une tribune envoyée au Monde, visiblement supervisée par Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Farouk Hosni s’en explique. Il exprime ses profonds regrets dans le but de désamorcer la polémique. Pas un mot, en revanche, sur d’autres reproches qui lui sont adressés. Comme le fait d’avoir pesté contre l’« infiltration des juifs dans les médias internationaux ». Ou le fait d’avoir invité le négationniste Roger Garaudy au Caire au titre de la culture. Il a beau s’en défendre et dire respecter la « culture juive », Farouk Hosni est à l’image des apparatchiks de sa génération : incapable de distinguer la question juive de la politique israélienne. Le gouvernement israélien ne lui en tient plus rigueur et ne s’opposera pas à sa candidature. L’entourage du président français semble également avoir négocié ce soutien dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée. La diplomatie a ses raisons... que la culture pourrait payer.

Bien qu’en ruines par manque de moyens et de vision, l’Unesco finance chaque année des centaines de programmes grâce auxquels la culture est censée faire reculer la haine, la censure, le fanatisme et le racisme. Il y a bien longtemps que ses colloques sur le « dialogue entre les civilisations ou les cultures » ou la « diversité » donnent surtout lieu à de faux dialogues, où les vraies questions ne sont jamais posées. Que les salles de son siège parisien sont louées à des organisations relayant la propagande islamiste ou celle des intégristes chrétiens créationnistes... Un sursaut est espéré. Est-il possible avec Farouk Hosni ? Certes, il saura reconnaître les Frères musulmans parmi les invités, mais pour quelle contrepartie ?

Le véritable problème posé par sa candidature réside moins dans certaines outrances verbales que dans une conception autoritaire de la culture. Au Conseil des droits de l’homme, l’Egypte est l’un des pays les plus actifs pour restreindre la liberté d’expression au nom de la lutte contre la « diffamation des religions ». Qu’en sera-t-il à l’Unesco ? Son site rappelle qu’elle est « la seule institution des Nations unies mandatée pour défendre ce droit humain fondamental qu’est la liberté d’expression et de la presse ». En lisant ces lignes, on ne peut s’empêcher de penser à Karim Ameer, un jeune blogueur accusé de blasphème actuellement emprisonné dans les geôles égyptiennes... pour avoir critiqué les islamistes et plus encore le gouvernement égyptien. Son seul nom devrait dissuader les Etats démocratiques de soutenir la candidature d’un ministre de la culture égyptien au poste de directeur de l’Unesco.

Caroline Fourest


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