Les cauchemars díIsraŽl

Dominique MoÔsi © Project Syndicate, 2009. Traduit de l’anglais par Julia Gallin

samedi 23 mai 2009, par Desinfos

ę Il est raisonnable de croire aux miracles Ľ, a dit une fois David Ben Gourion, le premier Premier ministre de l’…tat hťbreu. Aujourd’hui, les Israťliens non seulement ne croient pas aux miracles, mais sont ťgalement plus que jamais auparavant obsťdťs par des cauchemars, dont le pire est l’ťventualitť d’un Iran dotť de l’arme nuclťaire.


Emp√™cher un r√©gime p√©n√©tr√© d’une id√©ologie absolutiste d’acqu√©rir l’arme absolue est la toute premi√®re priorit√© d’Isra√ęl. Tout doit √™tre fait, m√™me une frappe militaire unilat√©rale, pour emp√™cher ou au moins retarder le moment o√Ļ l’Iran sera capable de d√©velopper une telle arme. Cette conviction de l’√Čtat h√©breu √† propos d’une situation qu’il estime √™tre une question existentielle contraste nettement avec le fatalisme qui pr√©domine par ailleurs dans la mani√®re dont les Isra√©liens se voient et la mani√®re dont ils envisagent leurs relations avec les Palestiniens.

Comment ce fatalisme se manifeste-t-il, d’o√Ļ vient-il et que faire pour le transcender ? Ces questions sont importantes parce que le « fatalisme » est devenu un obstacle majeur pour quiconque souhaite s√©rieusement √©tablir la paix dans la r√©gion. Et parce que ce fatalisme est une carte ma√ģtresse dans les mains de quelqu’un comme le Premier ministre isra√©lien Benyamin Netanyahu, qui tient √† pr√©server le statu quo. Il est probable qu’une majorit√© d’Isra√©liens serait favorable √† une frappe pr√©ventive contre l’Iran et se satisferait d’un maintien du statu quo des relations avec les Palestiniens.

Apr√®s les √©lections l√©gislatives de f√©vrier en Isra√ęl, qui ont port√© au pouvoir un gouvernement de coalition comprenant le politicien d’extr√™me droite Avigdor Lieberman, aujourd’hui ministre des Affaires √©trang√®res, un ami isra√©lien dont les sympathies sont toujours all√©es √† la gauche m’a dit sur un ton bizarre et r√©sign√© : « C’est lamentable, mais √ßa ne change rien ; de toute fa√ßon, nous n’avons pas d’interlocuteur. » Il m’a donn√© √† peu pr√®s la m√™me r√©ponse quand j’ai parl√© du fait qu’Isra√ęl devrait changer son syst√®me √©lectoral bas√© sur une repr√©sentation proportionnelle, qui se traduit au mieux par des majorit√©s faibles et au pire par une quasi-paralysie gouvernementale : « Peu importe si le syst√®me ne fonctionne pas ; le r√©former ne ferait aucune diff√©rence ! »

Le m√™me fatalisme impr√®gne les perspectives de paix avec les Palestiniens, et avec le monde arabe et musulman en g√©n√©ral. C’est comme si, paradoxalement, Isra√ęl avait fait sien le concept de « tr√™ve temporaire » d√©fendue par ses adversaires du Hamas et renonc√© √† l’objectif d’une paix bas√©e sur la solution de deux √Čtats qu’il n√©gociait auparavant avec l’Autorit√© palestinienne.

Pour une majorit√© d’Isra√©liens aujourd’hui, le pr√©sent et l’avenir pr√©visible n’ont pas trait au processus de paix, mais √† la gestion de conflits, gr√Ęce au maintien d’une force de dissuasion cr√©dible - une √©valuation r√©aliste et dure du fait que, m√™me si le temps ne joue pas n√©cessairement en faveur Isra√ęl, il n’y a pas d’alternative. Les Isra√©liens ne veulent pas se bercer d’illusions comme dans les ann√©es 1990 avec le processus de paix d’Oslo.

Le m√™me fatalisme s’applique aux relations avec le reste du monde. Une majorit√© d’Isra√©liens est plus convaincue aujourd’hui qu’hier qu’elle ne peut compter que sur elle-m√™me et, de mani√®re marginale, sur la diaspora juive. Ce point de vue tend √† encourager non seulement une tendance √† l’isolement, mais aussi √† soulever de graves questions quant √† l’avenir. Tout compte fait, il n’y a que 13,2 millions de juifs dans le monde, contre pr√®s de 1,3 milliard de musulmans.

Isra√ęl a besoin d’alli√©s parce que, en fin de compte, sa s√©curit√© d√©pend presque autant de sa l√©gitimit√© que de sa force de dissuasion. Si chaque succ√®s militaire relatif est accompagn√© d’un d√©sastre politique absolu, comme cela a √©t√© le cas lors des r√©centes op√©rations militaires √† Gaza, quel est le rapport co√Ľts-b√©n√©fices ?

Ces profondes √©motions isra√©liennes sont le r√©sultat de la rencontre entre le poids du pass√© et la « facilit√© » du pr√©sent. L’on peut dire, sans crainte d’exag√©rer, que le poids de l’Holocauste p√®se plus fortement aujourd’hui qu’il y a quelques d√©cennies. En appelant √† la destruction de « l’entit√© sioniste », le pr√©sident iranien a retourn√© le couteau dans la plaie. Pr√®s de 60 ans apr√®s la Shoah, il est malvenu d’agiter le spectre de cette sombre page de l’histoire. Le souvenir de la Shoah trouve un √©cho particulier dans un monde o√Ļ, pour beaucoup d’Isra√©liens et de juifs non isra√©liens, l’√Čtat h√©breu commence √† occuper une position au sein de la communaut√© des nations analogue √† celle qu’occupaient autrefois les juifs dans la communaut√© des peuples - celle d’un √Čtat paria, si ce n’est l’√©ternel bouc √©missaire.

D’un autre c√īt√©, le statu quo pr√©sente un confort ind√©niable. Quand on se prom√®ne sur les plages de Tel-Aviv, les drames de Gaza, contr√īl√©e par le Hamas, et du Sud Liban, contr√īl√© par le Hezbollah, paraissent bien loin.

Si les √Čtats-Unis souhaitent vraiment participer √† une nouvelle initiative de paix, ils ne pourront ni ignorer ni passivement accepter la hi√©rarchie des √©motions isra√©liennes. Mais inventer un nouvel √©quilibre qui comprenne un peu moins de l’obsession de l’Iran et un peu plus de compassion pour les Palestiniens pr√©sente un d√©fi formidable.



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