Kadhafi donne le ton

Source : Jean-Claude Buhrer, Libération

mardi 7 avril 2009, par Desinfos

DURBAN : Kadhafi donne le ton : «L’islam régnera sur la plančte, comme Allah l’a promis.»

«L’islam régnera sur la plančte, comme Allah l’a promis.» A l’approche de la conférence dite d’examen de la mal nommée Conférence mondiale contre le racisme de Durban, qui doit se tenir ŕ Genčve, le colonel Kadhafi a donné un avant-goűt de ce que promet cette réunion controversée, dont le comité préparatoire est précisément présidé par la Libye, avec l’Iran parmi les vice-présidents.


Voir en ligne : http://www.liberation.fr/monde/0101559195-kadhafi-donne-le-to

Dans un discours prononcĂ© le 12 mars Ă  Nouakchott en Mauritanie, Ă  l’occasion de la commĂ©moration de la naissance du prophète Mahomet, le guide libyen a pris des accents prophĂ©tiques non pas pour Ă©voquer les droits de l’homme, mais « l’universalitĂ© de la religion musulmane ». Et de prĂ©dire que « l’islam rĂ©gnera sur la planète, comme Allah l’a promis, les religions qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ© ayant expirĂ©, selon la version du prophète Mahomet, dernier messager de Dieu ». Fort de cette certitude, Muammar al-Kadhafi a lancĂ© un appel Ă  l’humanitĂ© tout entière Ă  rendre justice au prophète Mahomet en reconnaissant sa religion comme la finalitĂ© de celles rĂ©vĂ©lĂ©es par ses prĂ©dĂ©cesseurs que sont MoĂŻse et JĂ©sus. Selon le prĂ©sident libyen :« Le Coran dĂ©montre qu’il n’existe pas de divergences entre l’islam et MoĂŻse ainsi que ses proches fidèles, parce qu’ils Ă©taient des musulmans. S’ils avaient vĂ©cu du temps de Mahomet, ils auraient cru en lui, tout comme il n’existe pas de problème avec JĂ©sus et les autres prophètes, Ă©tant tous des musulmans et Mahomet le sceau des prophètes. » Si discorde il y a, a-t-il ajoutĂ©, elle se situe « entre nous et ceux qui ont refusĂ© de suivre Mahomet, qui est un messager des juifs, des chrĂ©tiens et de toute l’humanitĂ© ». Dans la foulĂ©e, le dictateur libyen a encore invitĂ© ses coreligionnaires Ă  instituer un « calendrier musulman Ă  l’image des chrĂ©tiens », reprenant une revendication de « scientifiques » et autres dignitaires de l’islam rĂ©unis l’an dernier au Qatar lors d’une confĂ©rence intitulĂ©e « La Mecque, centre du monde, thĂ©orie et pratique ». A cette occasion, ils ont appelĂ© Ă  remplacer l’heure GMT du mĂ©ridien de Greenwich par celle de La Mecque, allĂ©guant que cette ville saoudienne est le vrai centre du monde par « la volontĂ© d’Allah ». S’érigeant en dĂ©fenseur de l’islam, le nouveau prĂ©sident de l’Union africaine n’a pas manquĂ© de citer la grande contribution de la Mauritanie Ă  la diffusion de l’islam en Afrique, se gardant bien de parler du sort des Noirs maintenus en esclavage par les Maures et toujours victimes de discrimination raciale dans son propre pays.

Abordant l’avenir de l’islam en Europe, le colonel Kadhafi s’est fĂ©licitĂ© de sa progression croissante avec la prĂ©sence de millions de musulmans et que « la dynamique des conversions Ă  l’islam se poursuivra avec l’entrĂ©e de la Turquie, de l’Albanie et de la Bosnie-HerzĂ©govine dans l’Union europĂ©enne ». Quant Ă  l’Afrique et Ă  l’Asie, estime le dirigeant libyen : « Elles s’orientent peu Ă  peu vers l’islam, sonnant ainsi la fin de certaines religions appelĂ©es Ă  ĂŞtre remplacĂ©es par l’islam, quoi que disent les polythĂ©istes et les incrĂ©dules. » A entendre Kadhafi, on est bien loin des illusions entretenues par les promoteurs de l’Alliance des civilisations, cette initiative lancĂ©e conjointement par le Premier ministre turc Recep Erdogan et son collègue espagnol JosĂ© Luis Zapatero suivant une idĂ©e de l’ancien prĂ©sident iranien Khatami d’un dialogue entre l’islam et l’Occident. PlacĂ© sous l’égide de l’ONU en 2005, ce regroupement a connu une nouvelle consĂ©cration avec l’inauguration en grande pompe, Ă  la veille du 60e anniversaire de la dĂ©claration universelle des droits de l’homme au palais des Nations Ă  Genève, d’une nouvelle salle entièrement rĂ©novĂ©e aux frais de l’Espagne et baptisĂ©e « Conseil des droits de l’homme et de l’alliance des civilisations ». Comme si cette dernière devait prendre le pas sur un système des droits de l’homme de plus en plus mis Ă  mal et vidĂ© de sa substance…

C’est dans ce contexte de remise en cause de l’universalitĂ© des droits de l’homme et de dĂ©mantèlement des acquis que l’Organisation de la confĂ©rence islamique (OCI), forte de 57 membres sur 192 Ă  l’ONU, s’active Ă  faire entrer la religion dans les instances internationales et Ă  imposer des normes antiblasphème restreignant la libertĂ© d’expression sous couvert de lutte contre « l’islamophobie » et la diffamation des religions, Ă  commencer par l’islam.

La mĂŞme prĂ©sidente libyenne du comitĂ© prĂ©paratoire de Durban 2 s’était dĂ©jĂ  distinguĂ©e alors qu’elle dirigeait en 2003 la Commission des droits de l’homme qui a sombrĂ© dans le discrĂ©dit, en s’adressant Ă  l’assemblĂ©e par ces pieuses paroles : « Au nom de Dieu, le ClĂ©ment, le MisĂ©ricordieux, je vous salue avec les salutations de l’islam, que la piĂ©tĂ© de Dieu vous entoure. » Comme si elle se prenait pour une envoyĂ©e du ciel. A la fin de la session, Mme Najat al-Hajjaji, avait manĹ“uvrĂ© avec ses compères de l’OCI pour empĂŞcher tout dĂ©bat sur une rĂ©solution rĂ©clamant la fin des discriminations contre les homosexuels. D’abord en relĂ©guant la question au dernier point de l’ordre du jour, puis en acceptant une suspension de sĂ©ance pour permettre aux dĂ©lĂ©guĂ©s musulmans d’aller faire leur prière, avant de clore la session et d’enterrer ce sujet litigieux.

Oubliant leurs propres principes de séparation du religieux et du temporel, les démocraties et autres pays laïcs s’étaient résignés et ont laissé faire. Comme ils n’ont guère été en mesure jusqu’à présent de résister à la majorité automatique de l’OCI et de ses affidés qui imposent sa loi au nouveau Conseil et aux travaux préparatoires de Durban 2.

Ainsi, la dernière mouture du projet de déclaration se présente comme une tentative de légitimer des violations flagrantes des droits de l’homme, tout en ignorant les nombreuses victimes du racisme à travers le monde. Qu’il s’agisse des Noirs exterminés au Darfour, des droits des femmes bafoués en Arabie Saoudite, des homosexuels exécutés en Iran, des Tibétains sous la botte de Pékin, aucune de ces victimes n’est mentionnée dans ce texte. Avec la bénédiction de la Jamahiriya arabe libyenne du colonel Kadhafi et de l’Iran des ayatollahs, Durban 2 est décidément bien mal parti.

Les dĂ©mocraties sauront-elles se ressaisir avant qu’il ne soit trop tard, ou accepteront-elles sans broncher de servir de caution aux desseins des dictatures, quitte Ă  se renier et Ă  boire le calice jusqu’à la lie ?


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