Le directeur d’un journal égyptien : « Nous devrions nous sentir humiliés de ce que la destitution de Saddam ait été le fait des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne (…) Les Arabes auraient du s’en occuper »

MEMRI

vendredi 20 février 2004

Le Dr Oussama Al-Ghazali Harb, directeur du magazine égyptien Al-Siyassa Al-Dawliya, membre du conseil et conseiller du Centre Al-Ahram pour les études politiques et stratégiques, a publié un article dans le dernier numéro d’Al-Siyassa Al-Dawliya. Cet article fait l’éloge de la capture de Saddam Hussein et critique les Arabes et les musulmans qui trouvent à s’en plaindre, propageant des théories de complot à son sujet.


Voici quelques extraits de l’article, paru en anglais : (1)

Saddam s’est rendu docilement parce que les Américains l’ont capturé

" La découverte de Saddam Hussein, chef d’Etat arrogant, cruel et épris de luxe, caché dans son trou souterrain, - rappelant le conte des Voleurs de Bagdad -, et sa docile et lâche capitulation, étaient quelque peu grotesques. Mais ’la mère des toutes les farces’, pour employer l’expression chère à Saddam, est que les Arabes et les musulmans n’ont pas compris ce qu’impliquent véritablement la montée et la chute de Saddam Hussein.

Saddam Hussein est un bon exemple du chef d’Etat despotique décrit par le grand intellectuel arabe Abdel-Rahman Al-Kawakbi dans son célèbre traité ’De la nature et du despotisme’, rédigé il y a plus de cent ans : ’Une fois sur son trône (…), le despote se considère comme un dieu (…) Le despote n’est rien de plus qu’un traître et un lâche qui doit s’entourer d’une bande de voyous pour l’aider et le protéger’.

Il ne fait aucun doute que Saddam savait quel serait son sort s’il venait à être capturé par des Irakiens : il aurait été tué et mutilé comme l’ont été certains des précédents dirigeants irakiens, moins violents que lui. Saddam aurait peut-être préféré le suicide à cela - pas pour défendre son honneur, mais par peur des tortures et d’une mort violente. Il est fort probable que Saddam s’est rendu aussi docilement parce qu’il savait qu’il se trouverait aux mains des Américains (…)

La malveillance de Saddam à l’égard de son propre peuple n’avait d’égale que son incapacité à tenir tête aux puissances étrangères - malgré ce que prétendaient ses services de propagande. Son arrogance à l’égard des Arabes se manifestait notamment par son refus absolu de tenir compte des conseils des souverains arabes. Son mépris pour les prières réitérées du président Moubarak, avant la guerre du Koweït et de nouveau avant l’invasion de l’Irak, en sont un bon exemple, de même que les réceptions peu fastueuses faites à Bagdad aux émissaires arabes, au cours de sa dernière crise. "


L’arrestation de Saddam est un signe de civilité et de respect de la loi

" L’aspect grotesque de la rémission de Saddam n’est pourtant rien, comparé aux ridicules interprétations de l’événement circulant parmi les Arabes et les musulmans. La première de ces interprétations voit dans le déroulement de la capture de Saddam une insulte délibérée sans précédent faite aux Arabes et aux musulmans. Ce point de vue implique que Saddam serait une espèce de symbole des Arabes et des musulmans, un dirigeant ’légitime’ dont les actions seraient le fidèle reflet des objectifs et les aspirations de l’Irak et du monde arabe. Or rien n’est moins vrai. Saddam n’a jamais bénéficié de la moindre légitimité : ses décisions et sa politique étaient en contradiction totale avec les intérêts irakiens, arabes et islamiques. L’arrestation de Saddam - comme l’arrestation de tout criminel, où qu’il se trouve - n’est ni une insulte, ni une humiliation, mais un signe de civilité et de respect de la Loi.

Ce par quoi nous, Arabes, devrions vraiment nous sentir humiliés, c’est la situation politique et sociale qui domine dans le monde arabe - et plus particulièrement en Irak -, situation qui a permis à quelqu’un comme Saddam Hussein de devenir vice-président en 1968 - puis, au moyen d’un complot sanglant sans égal, d’accéder à la présidence, en 1979. « Nous devrions nous sentir humiliés par le fait que les intellectuels arabes aient soutenu Saddam » Nous devrions nous sentir humiliés de ce que Saddam ait pu se maintenir au pouvoir jusqu’en 2003, et initier à lui tout seul des politiques catastrophiques qui ont fait de l’Irak, pays relativement riche en ressources naturelles, humaines et financières, l’un des pays les plus pauvres et les plus endettés du monde arabe, pour ne rien dire des centaines de milliers de personnes tuées et déportées.

Nous devrions nous sentir humiliés par le fait que certains de nos intellectuels, représentant soi-disant la conscience de nos nations et prétendant défendre leur liberté et leur dignité, ne se sont pas contentés de s’intéresser à Saddam, mais sont allés jusqu’à le soutenir. Finalement, nous devrions nous sentir humiliés par le fait que Saddam Hussein ait été destitué par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui cherchaient à protéger leurs propres intérêts. C’était aux Arabes de le destituer, en défense de leur dignité et de leur intérêt véritable.

Une autre interprétation fort répandue fait de l’ensemble de la situation un grand complot, fomenté non seulement contre Saddam, mais contre tous les Arabes et les musulmans (…) Les adeptes de ce point de vue accusent de tous leurs maux les malfaisantes forces étrangères de complot, qui pousseraient les sociétés arabes et islamiques à faire les mauvais choix, les éloignant des bons choix. Que les dirigeants et les sociétés concernées s’autorisent à être facilement dupes, du fait de leur ignorance, de leur naïveté et de leur arrogance est, ici, tout à fait secondaire (…) Il y a des moyens de mettre à jour les complots et de nous défendre. Ils n’existent toutefois que dans les sociétés démocratiques compétentes et les systèmes gouvernementaux légitimes (…) "

La destitution de Saddam Hussein catalyse, inspire et accélère la réforme démocratique

" Nous devons surtout [affirmer] clairement que préserver la souveraineté et l’intégrité nationales ne contredit nullement la mise en place d’une véritable réforme politique et démographique dans les pays arabes. S’il s’avère que la destitution de Saddam Hussein catalyse, inspire et accélère la réforme démographique dans la région, il ne sert à rien de réveiller le spectre de l’intervention américaine. La réforme n’est pas le problème des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne ; elle est avant tout une préoccupation intérieure, de l’élite comme de la société ; elle l’est aujourd’hui et elle l’était [déjà] hier.

Quant à l’avenir de la résistance irakienne, les prédictions sur sa force croissante sont plus le fait du ressentiment instinctif et légitime de l’occupation étrangère que d’une compréhension réaliste des priorités de l’Irak d’aujourd’hui. "


La priorité est de « reconstruire l’Etat et la société en Irak »

" La priorité doit être de reconstruire l’Etat et la société en Irak, afin de permettre le rétablissement économique et la réforme démocratique. Puisque les opérations américaines en Irak ont entraîné la destruction de l’Etat et du système politique, les Etats-Unis seront obligés de réparer les dégâts occasionnés avant leur départ - au moins à un moindre degré. Les opérations militantes qui blessent et tuent les troupes étrangères ainsi que de nombreux citoyens irakiens endiguent le processus de reconstruction, et ont pour conséquence d’allonger la durée de l’occupation américano-britannique en Irak.

Le fossé qui se creuse entre la désapprobation intérieure face à un grand nombre de ces opérations (…) et les encouragements que leur prodiguent certaines forces arabes en dehors d’Irak ne sont pas un bon signe. Il ne peut que conduire à la division entre les Irakiens et leurs frères arabes, ce qui ne présage rien de bon.

En somme, il serait particulièrement grotesque et malvenu que les Arabes et les musulmans se morfondent en lamentations et recherchent le complot, négligeant de nommer une bonne fois pour toutes les conséquences de la dictature, du despotisme, de l’absence de liberté et de démocratie. "

(1) Al-Siyassa Al-Dawiliya (Egypte), janvier 2004.

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