Les juifs et l’argent

Jacques Attali 
© L’Express

mardi 5 août 2008

Dans la tradition juive, « dire du mal de quelqu’un provoque la mort de trois personnes : celui dont on dit du mal, celui qui dit du mal, et celui qui écoute ». C’est souligner  combien médire est dangereux pour la société. Et en particulier  combien il faut prendre garde avant d’accuser quelqu’un d’etre antisémite :   Dans nos sociétés démocratiques, celui qui  est ainsi    dénoncé  ne peut jamais s’en défaire ; il  est marqué à vie par sa faute. Aussi faut il prendre garde à ne pas confondre une erreur de langage, qui peut arriver à n’importe qui, avec une conception du monde.   


Voir en ligne : Lire aussi sur le blog « Conversation avec Jacques Attali »

Dans son carnet, qui entraîna son licenciement de Charlie Hebdo, Siné écrit :

« Jean Sarkozy (...) est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est Arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! ».

On peut n’y rien déceler de problématique. On peut y voir, derrière le parallèle avec le plaignant arabe, un renvoi au conflit israélo-palestinien, où l’un serait injustement traité parce qu’arabe. On peut aussi y lire (et ce n’est pas la première fois pour ce dessinateur) le retour de la vieille antienne antisémite :

« Les juifs sont riches, donc se convertir au judaïsme permet de s’enrichir ».

Le débat confus qui en a découlé renvoie à la confusion régnant aujourd’hui autour de l’antisémitisme : ceux qui approuvent la Shoah ne sont plus très nombreux. Ceux qui la condamnent tout en étant ouvertement antisémites le sont un peu plus. Ceux qui assimilent les juifs à l’argent, au pouvoir, au capitalisme, à la puissance cachée, le sont beaucoup plus.

C’est pourtant un fantasme : non seulement les juifs ne sont pas plus riches que les autres, non seulement il n’existe pas plus de banquiers juifs, en proportion, que de banquiers chinois ou catholiques, mais, en plus, si les juifs sont devenus banquiers dans le passé, c’était sous la contrainte de l’Eglise catholique et des princes musulmans, dont les religions interdisent le prêt à intérêt.

Aussi, au moment où la finance porte une si lourde responsabilité dans la crise, il faut être particulièrement vigilant : la recherche de boucs émissaires va commencer, dénoncés comme maîtres de l’argent et du monde, manipulateurs habiles et comploteurs masqués.

Tel est le nouvel antisémitisme, si vieux...


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