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« Le djihad est un projet de crime contre l’humanité  »
Par Jacques Tarnero | Le Monde
Article mis en ligne le 14 août 2016
dernière modification le 15 août 2016

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.  » Jamais ces mots d’Albert Camus n’ont été aussi pertinents. Jamais ils n’ont été, hélas, en aussi parfaite résonance avec l’actualité. Comment peut-on continuer ànommer du seul mot de « terroriste  » les tueurs islamistes ? Quelle est cette prudence qui refuse de qualifier le « terroriste  » ? De quelle couleur politique est-il, de quelle appartenance ? Quelle idéologie l’inspire ? Les tueurs nazis n’étaient-ils que des « assassins  », des « criminels  » ou bien étaient-ils des assassins parce que nazis ?.
Faire l’économie du qualificatif « islamiste  » consiste àfaire entrer le geste du tueur dans la catégorie du fait divers.

Ne pas le faire, c’est intégrer la culpabilité de l’accusation d’« islamophobie  ». Elle fait partie de la stratégie discursive de l’islamisme. Elle obéit àune logique de disqualification de la critique. Serait-il ­raciste de regarder de près la matrice islamique de l’islamisme ? Claude Lévi-Strauss ou Germaine Tillon seraient-ils coupables de ce crime intellectuel ?

Guerre au nom de l’islam

Continuer àpsychiatriser ces crimes relève d’une étrange prudence. Si le camion « fou  » était conduit par un « déséquilibré  », aurait-il fallu l’interner dans un asile, s’il n’avait pas été abattu ? Le prêtre égorgé sur l’autel de son église l’a-t-il été par deux « malades mentaux  » ? L’empressement que mettent les médias àne pas qualifier ces crimes ou àles qualifier en leur ôtant leur inspiration politico-religieuse interdit de comprendre le moment dans toute son amplitude.

Comment peut-on continuer ànommer « attentat-suicide  » des bombes humaines ? Quelle est la part « suicidaire  » du geste de celui qui se fait exploser au milieu de civils innocents ? Est-il un désespéré, un dépressif pour qui la vie n’aurait plus de saveur ? En qualifiant de « suicidé  » celui qui tue en se donnant la mort, on donne àce geste la valeur d’un désespoir quasi romantique qui attire àson égard compassion et interrogation.

Qu’est-ce que ce malheureux a eu àsubir pour ainsi se donner la mort ? Les victimes de la bombe humaine n’auraient-elles pas une part de responsabilité dans ce geste ? Ainsi, « l’attentat-suicide  » culpabilise ses victimes autant qu’il les tue. Le « martyr  » jubile de ce coup double, il jouit dans cette apothéose puisque désormais ce sont soixante-dix vierges qui l’attendent au paradis.

Qu’est-ce que le djihad ?

L’idéologie compassionnelle si soucieuse des causes sociales ne peut rien comprendre au terrorisme islamiste si elle continue àle lire dans les catégories politiques et psychologiques qui sont les siennes. Les Américains auraient-ils pu anticiper le 11 septembre 2001 ? Non, car ils n’imaginaient pas qu’un tel geste fut possible. Il n’entrait pas dans les scénarios imaginés par la CIA. Le camion tueur de Nice aurait-il pu être imaginé ? La réponse est non, pour les mêmes raisons portées par cet interdit de penser hors du politiquement correct.

On ne lutte pas contre une idéologie apocalyptique en disant aux djihadistes : « Messieurs, tirez les premiers  », non seulement par courtoisie mais parce que notre logiciel juridique nous l’interdirait. On dit de cette guerre qu’elle est « asymétrique  ». Certes, et elle l’est non seulement par les ­méthodes de l’ennemi, mais surtout par ce qui inspire ces méthodes. Notre incapacité, obstinée, àla nommer pour ce qu’elle est : c’est-à-dire l’affrontement fondamental d’un islamisme parti àla conquête du monde ajoute àla difficulté de la combattre.

Qu’est-ce que le djihad – tel qu’il est invoqué et pratiqué par les « soldats du califat  » ? Cette guerre sainte promet le paradis àcelui qui pourchasse et anéantit les infidèles, les non-musulmans. Il s’agit de cette forme spécifique de guerre commise au nom de l’islam, visant àl’extermination ou àla soumission de populations pour la seule raison de leur identité non musulmane. Le djihad, présenté dans un premier temps comme une ascèse spirituelle visant àune communion avec le divin, a laissé place àsa forme politique telle que nous la voyons aujourd’hui àl’œuvre.

« Choc des civilisations  »

Qu’est-ce qui définit le crime ­contre l’humanité ? Cette notion de droit, établie après les jugements des crimes nazis au procès de Nuremberg, caractérise les crimes de masse commis contre des personnes au nom de leur origine, ethnique, religieuse, politique. Il s’agit de crimes commis au nom de ce qu’elles sont, de leur identité, de leur appartenance.

Le djihad s’inscrit dans cette définition pénale du crime contre l’humanité. L’inscrire dans cette catégorie des crimes constituerait déjàun fort coup de semonce contre tous ceux qui habillent leurs crimes du masque d’une différence culturelle. Le dire haut et fort, au nom de principes universels, permettrait de faire un tri entre ceux qui partagent cette idée d’un universel commun pour une humanité commune et ceux qui refusent cette idée d’une communauté humaine obéissant àdes lois universelles.

Tant que les musulmans n’auront pas fait ce travail critique sur leur corpus spirituel, ils resteront aveugles sur les sources de leur supposée« humiliation  ». C’est au sein de l’islam que des voix doivent s’élever pour dénoncer cette monstruosité. Elles existent et c’est elles qu’il faut saluer.

On dira les choses comme on voudra : « choc des civilisations  » déplaît aux indignés debout jour et nuit, parce que culturellement trop belliqueux, mais ne pas nommer le djihad pour ce qu’il est, c’est-à-dire un projet de crime contre l’humanité mené au nom d’une idéologie politico-religieuse, ne nous donnera pas les moyens intellectuels de combattre et de vaincre ce fléau.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/08/12/qualifions-le-djihad-de-crime-contre-l-humanite_4981665_3232.html