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Deux pères Noë l sur un seul traîneau
par Stéphane Juffa © Metula News Agency
Article mis en ligne le 27 décembre 2004

Comme vous allez le voir sur les photographies que nous publions dans cet article, il y avait deux cameramen de France 2 en train de filmer, le 30 septembre 2000, au carrefour de Nétsarim. Des camarades d’autres chaînes de TV les avaient surpris alors qu’ils filmaient, tous deux, les saynètes de civils palestiniens, jouant les blessés, victimes de balles israéliennes.

Ce sont ces fameuses petites fictions, qui ont fait tant rire le conseiller àla présidence de France Télévisions, Didier Epelbaum, durant le visionnage du 22 octobre dernier, dans le bureau et en présence d’Arlette Chabot, ainsi que de Rosenzweig, Leconte et Jeambar. Souvenez-vous du témoignage de Luc Rosenzweig, citant Epelbaum, hilare, et son "tu vois, ils font toujours ça ces gamins !"

C’est vrai que ces rushes de Palestiniens, s’écroulant après avoir battu le record de Gaza du triple saut et ces dizaines de badauds, la plupart tout sourire, immortalisés pendant qu’ils fourrent les ambulances du Croissant rouge et de l’ONU (dont ambulance immatriculée UN 637), qui se prêtent volontiers àla parodie, de pseudo blessés, ce n’est pas très sérieux. D’autant plus qu’on en voit aussi, sur les rushes de Reuters et de l’AP, qui redescendent des voitures blanches àsirènes, cinq mètres plus loin, sitôt la pellicule dans la boîte.

C’est, "travaillant" parmi cette foule d’acteurs bénévoles, plus ou moins doués, qu’ont été filmés, chacun portant une caméra sur l’épaule : Talal Hassan Abou Rahma - arborant le blouson de France Télévisions - et son second, anonyme, revêtu de celui de France 2.

Les renforts de la garde, sceptiques par religion, et adulateurs de Charles Enderlin, l’intègre, rueront - mais un peu vite, comme àleur mauvaise habitude - dans les brancards, pensant défendre """l’honneur du journalisme français""" : "et qu’est-ce que cela change", les entends-je s’exclamer depuis ma lointaine Métula, "si les cameramen de la chaîne publique française étaient deux et qu’Abou Rahma n’était pas seul, comme on le croyait jusqu’àprésent ?"

Cela change beaucoup de choses, en fait ! Et tout d’abord, si Epelbaum, le plus fidèle des avocats de Charles Enderlin, celui qui fut déjàson collègue àla radio d’Etat israélienne, n’hésite pas àaffirmer àses visiteurs curieux, que ce que les deux hommes filment, ce sont des petites fictions enfantines, il faudrait être un âne bâté, pour imaginer que les cameramen palestiniens, présents sur place, ne s’en étaient pas rendu compte. Et puis, Epelbaum, regardez attentivement les images avec nos lecteurs : où y distinguez-vous des "gamins" ?

Certes, àFrance Télévisions, on n’en est plus àune contrevérité près pour défendre la supercherie, et si Epelbaum se montre suffisamment téméraire pour dissuader Denis Jeambar de s’entretenir avec Abou Rahma àParis, au prétexte controuvé que ce dernier ne parle pratiquement pas l’anglais, l’erreur d’appréciation de l’âge des acteurs amateurs est une futilité. Il est pourtant des comportements qu’on pardonne volontiers àdes gosses excités mais pas àdes adultes et encore moins àdes reporters du cru, évidemment très entraînés. Filmer, àdeux caméras, des fausses scènes de blessures, tout en sachant ce qu’on filme, voilàqui ne manquera pas d’étonner tous ceux qui ont encore la liberté de l’être.

Je sais bien que les contempteurs de la vérité seront ànouveau poussés àmettre en doute l’authenticité de nos images. Ce sont les mêmes, du Monde, de Télérama, de Politis, de l’Huma, du Télégramme, de Marianne, de RTL, d’Europe, de Canal, de Libé, du Canard enchaîné etc., qui n’ont pas jugé nécessaire, avant de nous insulter, de se rendre dans l’étude de Maître Raji Surani, àGaza, afin d’y constater que la déposition de Talal Abou Rahma est bien signée de sa main et que Saint Enderlin a ànouveau menti, lors de sa dernière déclaration àTélérama. Mais pourquoi s’embarrasseraient-ils àproduire cet effort ? Craignent-ils de découvrir que le correspondant de France 2 présente les critères caractéristiques d’un menteur pathologique ? Ou craignent-ils, plus prosaïquement, de ne pas pouvoir publier dans leurs canards et sur leurs ondes le résultat de cette recherche ?

Quant àla preuve de l’authenticité des images de Reuters et de l’AP, dont sont tirées ces photographies, ainsi que des rushes du petit film de la Ména, elle n’est guère plus difficile àétablir : il suffit d’interroger àce sujet ces agences de presse en leurs bureaux de Jérusalem. Leur accueil est aussi cordial et coopératif que celui des personnes du Centre Palestinien des Droits de l’Homme àGaza.

Ce qui ne manquera pas d’interpeller les authentiques journalistes, c’est de constater que les saynètes qui font pouffer àla direction de France 2, entrent dans la composition des 27 minutes fatidiques de rushes, censées ne montrer que l’assassinat de Mohamed par les soldats israéliens, dont les images insupportables de l’agonie du petit martyr. Et puisque nous en sommes làdes constatations, observons ensemble que les 27 minutes contiennent, au moins et assurément, des morceaux de mises en scène filmés par Abou Rahma. Que ceux-ci consomment bien plus de pellicule que les 50 secondes furtives durant lesquelles on voit le père et l’enfant essuyer ce qu’on veut nous faire prendre pour une fusillade meurtrière. Dans ces conditions, faut-il nécessairement être un chèvre-pied d’extrême droite, une dryade sharonniste ou un satyre juif intégriste pour se demander quel crédit on peut accorder àun cameramen qui signe de sa main un faux témoignage qu’il a fait sous serment et qui filme, avec l’aide d’un assistant, des mises en scène d’actes de guerre. Ne semble-t-il pas plus logique et plus professionnel, de se demander pour quelles raisons il faudrait soudain considérer comme véridiques les images de l’"""assassinat""" de Mohamed A-Dura, alors qu’elles figurent sur la même bande, et qu’elles présentent, objectivement, un nombre invraisemblable d’anomalies majeures ? Soudain, dans le cours de son tournage, et par une métamorphose stupéfiante qu’il reste ànous expliquer, Talal Abou Rahma redeviendrait un cameraman honnête, qui ne tournerait plus que des événements véridiques ? Connaissez-vous également l’histoire de cette citrouille qui se transforme en carrosse pour emmener une princesse au bal ? Elle n’est pas moins incroyable.

Les anti-dreyfusards pourraient alors avancer que "l’habit ne fait pas le moine". Entendez, si tant de mauvaise foi, ayant saisi tant de plumitifs célèbres, ne vous a pas encore rendu sourds, que ça n’est pas parce qu’on porte un blouson aux couleurs de France 2, que l’on tourne forcément des images pour France 2.

Certes, c’est logique. Sauf que tous ceux qui regarderont ànouveau les images diffusées par la chaîne publique, s’apercevront sans difficulté que la scène que nous avons appelée, dans le cours de notre enquête, la scène "du blessé àla jeep" a été effectivement filmée par deux caméras, elles-mêmes situées àplusieurs dizaines de mètres l’une de l’autre. Sur cette scène, on voit un homme, accroché àla portière d’une jeep palestinienne. Soudain, il se tient la jambe et semble avoir été touché àla cuisse droite par un projectile israélien. Survient une ambulance. Son conducteur a mis deux secondes, chronomètre en main, pour allumer son moteur, passer les vitesses, quitter son parking et arriver àproximité du blessé. Mais l’ambulance est encore àvingt mètres du blessé, que ses amis doivent traîner sur le sol pour l’amener au brancard. Comme sur toutes les images de guerre signées Abou Rahma, cet exercice ne laisse aucune trace de sang, ni sur les habits du blessé, ni sur ceux de ses secouristes, ni sur la chaussée. Lorsque le malheureux est enfin pris en charge par les paramédicaux, ceux-ci le couchent sur la civière, sur le côté droit… sur sa cuisse droite.

Mais ce qui nous intéresse le plus, dans cet article, c’est que cette scène est filmée sous deux angles de prises de vues distincts. Le premier plan est très probablement tourné par Abou Rahma, depuis un emplacement situé entre Pita et le baril en béton (si les Israéliens s’étaient trouvés àPita et qu’ils avaient tiré sur Jamal et l’enfant de cette position, comme l’affirme Charles Enderlin, àl’appui d’un schéma manuscrit [voir l’article et le schéma d’Enderlin], l’espérance de survie du caméraman auteur de ce plan aurait été absolument nulle). Les autres images ont été filmées par un autre caméraman situé derrière l’ambulance.

"Et alors ?" répèteront les irréductibles de notre dernier carré de détracteurs, "est-il interdit de filmer une """scène de guerre""" avec deux caméras ?"

Que si ! J’ai juste passé une nuit de la semaine dernière àécouter attentivement les enregistrements archivés des témoignages que Talal Abou Rahma fait àla commission d’enquête, au sujet des conditions dans lesquelles il avait tourné ses fameuses 27 minutes. Il y affirme - en canon avec Charles Enderlin, qui répétera ces arguments - qu’il a filmé ces scènes tout seul et qu’il les a transmises àFrance 2 non montées (donc, évidemment et àdouble titre, ne provenant pas de deux caméras différentes).

Bah, ce n’est qu’une anomalie de plus dans un grand marécage. Et lorsque l’enquêteur, Nahum Shahaf, demande au reporter de France Télévisions "pour quelle raison il n’a pas filmé les blessures sanglantes des deux civils, l’agonie de l’enfant, l’arrivée des secours, les tentatives de réanimation, les soins au père, l’enlèvement des blessés", Abou Rahma répond, dans un anglais pas loin d’être oxfordien - tiens ? - Hey man, they were shooting like hell ! (Hé l’ami, ils les soldats israéliens nourrissaient un feu d’enfer !). Et le caméraman, de se perdre en descriptions, plus incompatibles les unes que les autres avec le reportage que vous connaissez, confirmant les innombrables risques qu’il a encourus afin de filmer les… 27 minutes de l’assassinat de l’enfant. Mais où diable 26 minutes d’icelui ont-elles bien pu passer ?

Au-delàdes inconséquences d’Abou Rahma, il semble bien que France 2 soit la première chaîne de télévision au monde àrisquer la vie de deux cameramen "sous un feu d’enfer", pour filmer le même fait de guerre. La chaîne publique française a du nez, c’est le moins que l’on puisse en dire : prévoir d’aussi gros moyens, avant même le déclenchement, àproprement parler, de la "révolte des pierres", en prévision du tournage de l’acte le plus symbolique de l’Intifada, c’est presque un don surnaturel. Il fallait deviner que tout allait se dérouler sur ce carrefour pourri et pas au point de passage d’Erez, àGaza City, àRamallah, Bethlehem ou àJérusalem-est. Sà»r que cette prémonition vaut tous les prix journalistiques qu’Enderlin et Talal ont reçus pour ce coup de maîtres, même s’il nous échappe un peu que l’homme au pardessus de France 2 n’ait pas été associé àces honneurs et que la planète, ingrate, ignore toujours et jusqu’àson nom…

Et puis, en principe, deux caméras filmant le même sujet et en même temps, cela est réservé au tournage des fictions, c’est du moins l’avis de tous les confrères cameramen que nous avons pu interviewer mais il est vrai que nous sommes des satyres zélotes fascisants, même si c’est ànotre insu et ànotre corps de centaure défendant, et que cela nous disqualifie pour poser les questions.

Notre semi bestialité ne nous empêchera cependant pas de continuer àpublier, àraison d’un article tous les quatre àcinq jours environ, les autres informations que nous avons accumulées durant nos années d’enquêtes. Ainsi, chaque semaine, les lecteurs, d’ailleurs de plus en plus nombreux, de l’agence de Métula assistent àla mise en pièces de cette sinistre et médiocre mascarade. A moins, qu’àl’occasion du nouvel an, les responsables du service public français, ou leur ministre de tutelle, décident d’arrêter la casse, qu’ils s’engagent àmettre de l’ordre dans leurs écuries et àréparer les dégâts considérables qu’ils ont déjàcausés. C’est en tout cas la démonstration d’intelligence que nous leur souhaitons de faire, pour le début de l’an neuf.