Notre pays a beaucoup vendu au monde une image d’élégance, de civilisation et d’art de vivre qui a pris un coup dur après les images d’incendie de la mairie de Limoges et de pillages de magasins. Comme j’étais en Israël le 17 octobre, je n’ai pas manqué d’entendre certains Israéliens, souvent horripilés par l’habitude de la France à s’ériger en autorité morale, me dire qu’il n’était pas raisonnable de vivre dans un pays aussi dangereux…..
Le soixante huitard à mi-temps que j’ai été se rappelle les barricades, les nuits d’émeutes et le spectacle de désolation, pavés arrachés et arbres abattus du Boulevard Saint Michel le 25 mai. Il y eut aussi des dépradations matérielles, des magasins pillés et des véhicules endommagés, ainsi qu’une tentative d’incendie de la Bourse au Palais Brongniart, alors symbole majeur du capitalisme.
Les bilans publiés après mai 68 font état d’environ 300 établissements endommagés en six semaines d’émeutes, alors que pour la seule journée du 17 octobre, on en compte 3000 qui ont été pillés. Les émeutiers de mai 68 récitaient par coeur Marx, Mao, Trotski ou Che Guevara et vomissaient la société bourgeoise de consommation, même si plus tard certains sont devenus de redoutables financiers. Les émeutiers d’aujourd’hui cassent et volent pour consommer ou revendre. L’affrontement contre l’ordre capitaliste signifie pour eux la volonté de se dispenser de ses contraintes pour les remplacer par l’éthos des trafics et des mafias, qui appartient à l’histoire immémoriale de la prédation.
Des revendications bien plus légitimes se sont exprimées dans les manifestations du 17 octobre, liées au recul du pouvoir d’achat, à la hausse de l’énergie et à la situation honteuse du système éducatif, sur fond d’érosion des classes moyennes, de fracture générationnelle, d’accroissement des inégalités et d’inquiétudes pour l’avenir.
En 1968, les accords de Grenelle avaient apaisé la crise sociale et la dissolution avait résolu la crise politique.
La France bénéficiait des Trente Glorieuses, de syndicats réformistes respectés, de partis qui acceptaient le jeu démocratique et d’un Président qui, bien que symboliquement très malmené, s’appelait Charles de Gaulle.
Aujourd’hui. la France porte le bonnet d’âne de l’économie mondiale, l’exécutif a bridé le réformisme syndical, Mme Panot refuse de condamner les violences et confirme ainsi le caractère factieux de LFI …et le Président s’appelle Emmanuel Macron.
Mais entre 1968 et aujourd’hui, il existe d’autres liens et différences.
« Tout le monde déteste la police », « la police tue » ou ‘ACAB’ « all cops are bastards », sont aujourd’hui des slogans aussi courants qu’inacceptables. Nous ne faisions pas mieux en criant « CRS/SS » (le remords de ma vie !) et l’image de Daniel Cohn Bendit regardant avec un sourire narquois un policier impavide sous son casque occulte la violence des affrontements et la radicalité des discours, même si les dirigeants étudiants les plus extrêmes ont su à temps arrêter alors une dérive vers l’insurrection armée.
Mais la police de mai 1968 n’était déjà plus celle la rafle du Vel d’Hiv, ni celle des dizaines, peut-être plus, d’Algériens tués le 17 octobre 1961 sous la direction du préfet Papon au sinistre passé et au brillant avenir. En mai 1968, Maurice Grimaud était le préfet de police de Paris, un homme qui avait écrit au milieu des émeutes que frapper un manifestant tombé à terre, c’était « se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière ».
Même s’il y a eu des dérives, cette doctrine est inculquée aux forces de l’ordre, la maitrise de la violence est une exigence juridique et le risque d’entrainer une mort est omniprésent dans les décisions interventionnelles, quitte à créer des frustrations chez les policiers, de la colère chez les victimes et un sentiment de surpuissance chez les délinquants. Ceux-ci sont des Black Blocs, groupes anticapitalistes radicaux mais plus souvent qu’on ne le rapporte et parfois au grand dam de leurs parents, des jeunes Français dont on dit pudiquement qu’ils sont « issus de l’immigration » et qui sont formatés, entre autres, à la haine de leur pays.
Enfin, une différence est essentielle. Le slogan de Mai 68 était « Nous sommes tous des Juifs allemands ». Celui d’octobre 2026, c’est « Israël assassin. Halte au génocide » ; « Bismillah » s’est beaucoup entendu au cours des pillages et les keffiehs et les drapeaux palestiniens ont été omniprésents dans les cortèges
Certains magasins halal ont été sauvegardés, des magasins juifs ont été pillés, un oratoire dévalisé, mais il serait faux d’affirmer que la manifestations a pris un tour antisémite
Beaucoup de Juifs redoutent que ce ne soit qu’un prélude et craignent qu’une police dépassée par la multiplication des foyers ne soit pas à même d’assurer leur protection. Les principales organisations juives ont parfaitement pris la mesure des dangers et le soutien au Service de Protection de la Communauté juive, mais aussi la prise en compte de ses conseils en matière de sécurité sont désormais des exigences qui ne s’entendent plus seulement du point de vue communautaire, mais aussi du point de vue individuel, même chez ceux qui vivent dans des quartiers considérés comme calmes.
Ceux de ma génération ont bénéficié d’une période unique dans l’histoire des Juifs, où ils ont vécu en égaux dans la société, ont créé des liens forts avec leurs concitoyens non-juifs, ont honoré dans la vérité de l’histoire la mémoire de leurs martyrs et ont vu le développement de l’Etat où avaient vécu leurs ancêtres, source de bonheur et assurance de liberté.
L’être humain croit spontanément que le futur sera la continuation du passé, mais il existe des points de rupture. Nous sommes peut-être au seuil de l’un d’entre eux.
Le pire n’est pas toujours sûr. La révolte étudiante avait provoqué dans le pays, où un actif sur deux ne pouvait plus aller au travail, une paralysie d’une ampleur inimaginable aujourd’hui. Mais la police, la gendarmerie, l’armée et le gouvernement avaient continué de fonctionner, la France ne s’est pas désagrégée et a vite repris un chemin apaisé
Les Juifs de France ne peuvent pas préjuger de leur avenir ; ils sont peu nombreux et peuvent servir de variable d’ajustement à des gouvernements qui avaliseraient, sous un habillage quelconque, la soumission à une démographie islamiste.
Dans une Mishna célèbre, Rabbi Tarfon dit « Il ne t’incombe pas d’achever l’œuvre, mais tu n’es pas libre pour autant de t’y soustraire ».
Prévoir les dangers n’empêchera peut-être pas leur survenue, mais est indispensable pour espérer protéger efficacement. Prévoir est notre devoir