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Pour les Israéliens, le coup d’État judiciaire de Netanyahu a déchainé une peur existentielle
David Grossmann - publié dans Haaretz
Article mis en ligne le 28 août 2023

Le coup d’État de Netanyahu a déchainé en Israë l une peur jamais vue depuis la guerre du Kippour. Comme un funambule qui regarde soudain ses chaussures, puis l’abîme, nous prenons de plus en plus conscience de la fragilité de notre existence ici, mais cette fois nos ennemis, nos destructeurs, sont venus de l’intérieur

Dès ses débuts, Israë l a présenté le caractère d’une startup.

Dès le premier commandement, "Lekh Lekha", Vas-y, il y a eu une dynamique d’innovation, d’avancée vers, d’entrepreneuriat, d’invention et de création. Israë l a connu des temps difficiles et des risques existentiels, mais l’esprit qui y a surgi était celui d’un pays ardant, rayonnant l’originalité, l’inattendu et la capacité àatteindre de nouveaux sommets dans tous les domaines.

Et là, il y a eu le coup d’État du gouvernement, et Israë l a commencé àperdre le mouvement libre et harmonieux d’un corps sain. Tout ce qui était naturel et évident pour la plupart de ses citoyens, l’identification avec l’État, le sentiment d’appartenance quasi familial, est désormais hésitant, criblé de doute et d’anxiété.

Bien que le processus ait précédé le coup d’État, c’est le coup d’État qui l’a fait éclater avec autant de force et a fait changer complètement la réalité d’Israë l.

Un processus de déstabilisation et de désintégration est en cours maintenant, une fracture du contrat social et la détérioration de l’armée et de l’économie. Non seulement les progrès ont été stoppés, mais la régression s’intensifie : vers des attitudes réactionnaires de discrimination et de racisme ; vers l’exclusion des femmes, des personnes LGBTQ et des Arabes ; vers l’ignorance et la grossièreté comme valeur positive.

Et comme cela arrive souvent dans un corps malade, de plus en plus de blessures nécessitent un traitement immédiat.

Maintenant s’élèvent àla surface de la conscience israélienne la signification et les implications, - mais aussi les coà»ts insupportables - de la maladie chronique de l’occupation ; des relations aberrantes entre la majorité laïque et la minorité Haredi, ainsi qu’avec la communauté religieuse-nationale, plus dangereuse en raison de la force de son influence extrémiste ; et des relations volatiles de l’État avec l’importante minorité palestinienne et son état catastrophique, et ainsi de suite.

Chacune de ces maladies suffit àperturber, voire paralyser, l’existence naturelle et saine du corps qui les porte : l’État d’Israë l.
Les 64 membres de la Knesset de la coalition gouvernementale et la plupart de leurs électeurs ne seront pas d’accord avec moi, mais on peut présumer que si leur esprit n’est pas hermétiquement fermé, même eux, auront du mal ànier que le sentiment de force et de pouvoir presque illimité d’Israë l est vulnérable aux doutes, aux fissures et aux angoisses.

Pour la première fois depuis des années, les Israéliens ont commencé àressentir ce que signifie la faiblesse. Pour la première fois, peut-être depuis la guerre du Kippour, nous avons aperçu en nous un mince filet de peur existentielle. La peur de ceux dont le sort n’est pas entièrement entre leurs mains. La peur des faibles. Et même si « le Peuple de l’Eternité n’a pas peur  », il est toutefois surprenant d’admettre que la peur actuelle n’est pas seulement une réaction naturelle àune menace extérieure, et que nos ennemis, des destructeurs, sont venus de l’intérieur.

C’est intéressant : ce sont exactement ces gens qui représentent, àleurs propres yeux, l’israélité forte, confiante et puissante qui suscitent aujourd’hui chez les Israéliens un sentiment de peur, de faiblesse et de menace associée àla Galut, la Diaspora.

Tel un funambule qui regarde soudain ses chaussures, puis l’abîme, nous prenons ici de plus en plus conscience de la fragilité de notre existence ; du sentiment que le sol glisse sous nos pieds. Du coup, rien ne peut plus être considéré comme acquis. Ni la camaraderie, ni l’esprit de sacrifice, ni « l’armée du peuple  », ni la responsabilité mutuelle, rien. Devant nos yeux horrifiés, l’état unique en son genre qui a été créé ici, est en train d’être vidé des composants fondamentaux de son caractère, de sa particularité, de sa singularité.

Y a-t-il un moyen de revenir de l’endroit où nous sommes arrivés ?
Il faut sans cesse rappeler àceux qui désespèrent face àl’agression et àla rapacité de la droite : le mouvement de protestation est l’espoir, la libre circulation dans la fixation, l’acte créateur, la responsabilité mutuelle, le courage idéologique. C’est l’élément vital de la démocratie. C’est notre chance et celle de nos enfants de vivre une vie de liberté ici. On doit la maintenir, l’alimenter et la respecter. Un engagement àlong terme doit être pris pour restaurer Israë l, pour le reconstruire après qu’il eut été fracturé et que son cÅ“ur ait été brisé, pour le remettre sur pied, jusqu’àce que nous sachions s’il a survécu ou si notre catastrophe, sa maladie, est devenue maligne.