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Le "dialogue des religions" : l’échec d’une politique
Shmuel Trigano
Article mis en ligne le 5 septembre 2016

Le meurtre du prêtre de Saint Etienne du Rouvray marque un tournant pour la politique des institutions juives. Les réactions auxquelles il a donné lieu permettent d’éprouver la validité de certaines idées reçues du "dialogue des religions" qu’elles pratiquent couramment. La réaction des deux autres partenaires de ce dialogue est en effet pleine d’enseignements.
L’attitude de l’Eglise donna le ton. Elle pria pour les assassins et confessa que tous les hommes étaient coupables (donc elle même, ce que confirma le pape) et transforma le spectacle de la guerre de religion islamique en une cérémonie compassionnelle et sacrificielle prônant le pardon universel.

L’idée, caressée par certains, qu’il pourrait y avoir un front uni judéo-catholique en lequel la communauté juive trouverait un appui face àl’antisémitisme émanant du milieu musulman s’effondrait avec fracas. Tout au plus, les Juifs se heurteraient-ils en cas d’urgence àla démission politique et nationale que l’Eglise de France démontra àcette occasion. Ils pourraient, en tout cas, compter sur sa "compassion", pour pleurer les victimes. En esquivant la confrontation avec le grave problème qui se pose aujourd’hui, en dispensant l’islam français d’un effort, l’Eglise aggrave le déni de la réalité sur lequel vit la France depuis 15 ans. Et dans ce déni est inscrit le déni de l’antisémitisme.

La réaction des acteurs musulmans est, elle aussi, pleine d’enseignements. L’opinion musulmane ne pouvait être que soulagée par l’attitude de l’Eglise. Le CFCM, émanation de l’UOIF, elle même émanation française des Frères Musulmans, appela les musulmans àprendre part àla messe du dimanche, une démarche àdouble sens, comme c’est la règle dans cette mouvance, si l’on se souvient de l’appel de Boubakeur àtransformer les églises vides en mosquées et si l’on sait que, dans l’islam, prononcer la profession de foi musulmane dans un lieu suffit àislamiser ce lieu. Le spectacle irénique de la connivence islamo-chrétienne que les médias reproduisirent àsatiété éteignait l’idée qu’il y avait un problème àrésoudre en France. Pour une fois le "dialogue judéo-musulman", sur un plan religieux, auquel les instances juives avaient tant contribué, devenait le parent pauvre du "dialogue des religions". L’idée que le judaïsme, par son modèle, pouvait aider àsocialiser l’islam, nouveau venu dans la République, et le parainer dans ce processus qui l’alignerait sur les autres religions, sombrait avec fracas.

Du côté "laïque", une quarantaine d’intellectuels musulmans condamnaient les attentats dans le JDD, un événement rarissime depuis tant d’années que la communauté juive a fait le pari qu’il y avait un"islam modéré", sur lequel elle pouvait s’appuyer. Hélàs, la compassion pour les chrétiens, le jour même de la messe Å“cuménique, la condamnation des attentats - sans examen de conscience, pourtant - se nourrissaient d’un oubli énorme et central : dans la liste des massacres islamistes de ces 15 dernières années, ces intellectuels éclairés avaient tout simplement oublié non seulement les centaines d’agressions antisémites du début des années 2000 mais aussi les agressions meurtrières (Halimi, Toulouse, Hyper-casher). Il faut croire que ces intellectuels pensent, comme dans le monde arabe et la mouvance islamo-gauchiste, qu’il y avait làdes actes de "résistance" contre le "sionisme"... Dans leur aveu, les "modérés" ont ainsi senti la nécessité d’occulter l’un des pôles les plus puissants du ressentiment islamiste pour faire passer la critique de la haine anti-chrétienne dans certains milieux musulmans. C’est un témoignage implicite que le rapport aux Juifs reste le facteur d’allégeance ultime àl’islam qui autorise la critique interne (on critique la haine des islamistes envers les chrétiens mais, pour légitimer cette critique, on "oublie" de condamner la haine envers les Juifs). Le modèle est connu. En pays arabes, les intellectuels critiques des islamistes compensent généralement leur audace par un "antisionisme" virulent... Force est de constater que nous n’avons jamais eu en France de condamnation franche et massive de l’antisémitisme par les autorités musulmanes (excepté la voix solitaire d’individus). Le représentant du CFCM, M. Kbibesh, au sortir de l’Elysée, a déclaré récemment qu’il manifesterait une "tolérance zéro" envers l’"islamophobie". Que ne l’a-t-il fait pour l’antisémitisme depuis que le CFCM existe ! Quel piètre résultat pour les institutions juives du "dialogue" !

Ce paysage est en fait la conséquence de la politique défaillante de l’Etat, depuis le gouvernement Jospin, qui, dès le départ, dénia la réalité des problèmes (et d’abord l’antisémitisme) puis crà»t pouvoir les gérer par un "dialogue des religions" télécommandé, en confiant aux religions la charge d’assurer la paix civile làoù la sécurité publique relevait de la puissance régalienne exclusive de l’Etat.

La création de "Marseille Espérance par le député maire socialiste de Marseile Pierre Vigouroux, pour conjurer, lors de la première guerre du golfe, la menace d’une "descente" des "quartiers" favorables àSaddam Hussein sur le centre ville fut sans doute le modèle absolu de cette politique. Les Juifs, en la personne du grand Rabbin Ouaknine, furent lourdement sollicités dans cette entreprise. Effectivement, ils étaient considérés comme les ennemis principaux par les islamistes (et bien plus) de sorte qu’ils ils devaient en être les chevilles ouvrières comme pour témoigner de leur pacifisme envers leurs ennemis . Ils se retrouvèrent dans la même situation qu’au Maroc, avant le protectorat, lorsque, pour arrêter un pogrom, ils devaient offrir un sacrifice aux portes de la ville pour demander pardon àleurs persécuteurs. Retour àla case "dhimmi"... "Marseille Espérance" avait oour tache d’organiser le spectacle de l’ensemble des dignitaires religieux, habillés en grande pompe (demande expresse de la mairie pour donner de la solennité) pour témoigner de la paix entre les religions et appeler àla paix dans la ville.

Ce faisant, les Juifs comme les catholiques se virent "communautarisés", àseule fin de ne pas mettre l’islam en difficulté si l’on faisait peser sur lui seul l’appel au calme. C’etait la première démission de l’Etat dans la lutte contre l’islamisme. Le pli était pris : compromettre la communauté juive et, moins fortement mais tout de même, les chrétiens, reformatés pour l’occasion en "communauté", pour installer et banaliser l’islam comme communauté (non intégrée). Puis, dans un deuxième temps, invoquer la laïcité àl’encontre de toutes les religions, et la République contre "tous" les communautarismes.

C’est dire que pour les Juifs et les chrétiens, cette politique eut des conséquences profondément régressives. Elle ramena en arrière leur statut religieux (surtout celui des Juifs) car ni les Juifs ni les chrétiens n’ont les problèmes et les enjeux qui se posent àl’islam, une religion qui ne s’est pas modernisée depuis le début du XIX° siècle comme les deux autres et qui, de ce fait, ne s’inscrit pas dans le statut des religions que la République a mis en place tout en revendiquant les mêmes droits, sinon bien plus.

Le bilan de cette politique parle de lui même. En ce qui concerne les institutions juives, force est de constater qu’elles se sont vues instrumentalisées au service d’une politique défaillante de l’Etat, dont la responsabilité, dans l’aggravation de la crise, autant en ce qui concerne la lutte contre l’antisémitisme que la sécurité publique, est incontestable, du gouvernement Jospin au gouvernement actuel. C’est le refus de définir objectivement la nature de la menace pour l’ordre public ( et en premier les Juifs) qui est en question dans cette reponsabilité. Le vrai problème (des actes antisémites commis au nom de l’islam) a été méconnu pour ce qu’il est, voire dénié, et la nature de la situation, même après l’Hyper-casher, n’est toujours pas reconnue formellement et publiquement, comme les derniers développements et le rapport de la commission parlementaire nous le montrent.


*A partir d’un article paru dans Actualité juive du 1er septembre 2016