« Le juif veut dominer les autres peuples, les écraser et les voler » Ce sont parmi d’autres, les messages Messenger envoyés par un jeune homme de 17 ans à l’un de ses amis de l’époque, qui ne l’est manifestement plus maintenant qu’il en a envoyé le contenu à Mediapart
Ces accusations piochées dans une rhétorique complotiste éculée proviennent de Jordan Bardella, aujourd’hui l’homme politique le plus populaire de France. Il les qualifie de faux grossiers et a déposé plainte, mais Mediapart a dévoilé le processus de vérification de ces informations et sa démonstration est implacable.
Ce ne sont pas des copies d’écran facilement falsifiables, mais des données personnelles de l’interlocuteur de Bardella qui en a fait la demande à Meta, la maison mère de Facebook, au titre du règlement européen sur la protection des données, le RGPD.
Le fichier d’archives contient des éléments d’authentification tels que la date d’u message et indique le nom du compte Facebook des interlocuteurs. Un huissier a constaté que ce fichier n’a pas été secondairement altéré.
Il reste à Jordan Bardella soit de démontrer que le compte à son nom ne lui appartenait pas, ce qui sera difficile en raison des détails biographiques personnels qui y sont retrouvés, soit de prouver que les serveurs de Meta ont été hackés, ce qui pour les experts est très improbable. La plainte pour faux et usage de faux déposée en plus de la plainte pour diffamation contre Mediapart risque de ne pas prospérer.
En janvier 2024 l’émission Complément d’enquête avait, sur un faisceau d’indices, accusé Jordan Bardella d’avoir détenu un compte tweeter qui entre 2015 et 2017 publiait des messages racistes. Comme les tweets sont publics, un lecteur n’a pas accès aux données privées. Pour démontrer que le pseudonyme incriminé n’était pas le sien, Bardella aurait dû déposer plainte. Il ne l’a pas fait.
Il y a aujourd’hui une très haute vraisemblance qu’il soit bien l’émetteur des messages publiés par Mediapart.
Qu’il ait été antisémite ne surprend pas. On n’entrait pas au Front National de Jean Marie Le Pen, dont les fondateurs en 1972 étaient presque tous d’anciens Waffen SS, d’anciens collaborateurs ou des négationnistes, sans partager leur état d’esprit. De plus, au Forum, ce local parisien où le jeune Bardella se formait politiquement, le maitre à penser était Alain Soral, même après son départ du FN en 2009. L’homme de confiance de Bardella, François Paradol, son directeur de cabinet actuel, appartient à cette mouvance soralienne qui au nationalisme antisémite combine un parfum anticapitaliste avec un antisionisme absolument véhément et une sympathie pour l’islamisme. Frédéric Chatillon, vieil ami de Marine Le Pen coche ces mêmes cases
Marine Le Pen a adopté une autre voie, essentiellement identitaire et hostile à l’immigration, représentée par Philippe Olivier qui a remplacé Chatillon comme mentor de Jordan Bardella, et celui-ci, qui fut assez longtemps le compagnon de sa fille, a emprunté cette nouvelle ligne.
Elle s’est accompagnée, on le sait, d’une répudiation de l’antisémitisme et d’un soutien marqué à Israël, contrastant avec la diabolisation à laquelle ce pays doit faire face. Jordan Bardella a habilement suivi ces transformations et en fut souvent l’interprète. Le Ministre de la Diaspora israélien est monté au créneau pour le défendre.
Les sondages indiquent que c’est dans l’électorat du RN que les préjugés antisémites classiques sont le plus forts. Mais ils indiquent aussi, dans l’enquête IFOP-AJC-FONDAPOL, que deux fois plus de sympathisants LFI que de sympathisants RN soutiennent les actes d’agression contre les Juifs, présumés soutiens d’Israel.
Il existe une vieille tradition juive suivant laquelle on juge moins l’homme à ce qu’il dit qu’à ce qu’il fait. Au milieu des rafles, Bousquet déclara à son interlocuteur du Consistoire qu’il n’était pas antisémite, et ce radical-socialiste disait peut-être vrai. Inversement Sofia Kossak Szucka, fondatrice du magnifique mouvement Zegota de sauvetage des Juifs polonais était une antisémite virulente avant la guerre. Entre un non antisémite qui déporte les Juifs par ambition personnelle et un antisémite qui essaie de les sauver, le choix moral est simple.
On ignore la sincérité de Bardella, mais un garçon de 17 ans biberonné à la haine des Juifs peut plus tard rejeter l’antisémitisme. Mais alors pourquoi ne pas reconnaitre une « connerie de jeunesse » ? Mélenchon qui avait plus de 17 ans quand il vitupérait contre le voile a très habilement expliqué avoir changé d’avis et l’affaire est close.
Edwy Plenel, qui avait chanté les louanges des terroristes des Jeux de Munich, a attendu 46 ans pour « récuser » cette position. « Récuser » pour ne pas dire « s’excuser ». Mais Plenel n’est que le fondateur de Mediapart. Il n’est pas supposé devenir chef du gouvernement ou peut-être plus encore.
Il est vrai que les sondages suggèrent que la cote de Bardella n’a pas baissé et la décision de son parti, de le faire passer pour une victime du « système », pourrait être transitoirement efficace. Mais pour sa crédibilité politique et personnelle, ne pas assumer la vérité aujourd’hui est encore plus alarmant que d’avoir publié des messages antisémites hier……