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Complicité avec les barbares

Michel Gurfinkiel

lundi 15 septembre 2003
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Ce serait une tragédie grecque si ce n’était pas, tout simplement, une tragédie juive.

Chef du service des urgences à l’hôpital religieux Shaarei Tsédek de Jérusalem - Shaarei Tsédek, « Les portes de la justice divine » -, le Dr David Appelbaum avait sauvé des centaines de vies humaines, sans distinction de nationalité ou d’origine communautaire : Israéliens et Arabes, juifs, musulmans ou chrétiens. Il est mort à cinquante ans, le 9 septembre. Dans un attentat-suicide commis au café Hillel, rue Emek Refaïm : il venait d’y rejoindre sa fille Nava, vingt ans, qui allait se marier le lendemain. Elle a été tuée elle aussi. Leurs funérailles se sont déroulées au moment où devait avoir lieu la cérémonie nuptiale. Le fiancé de Nava Appelbaum a jeté dans la tombe l’anneau des noces.

L’attentat du Café Hillel a fait bien d’autres victimes. Seize personnes ont été tuées sur le coup, une demi-douzaine de blessés graves ont succombé les jours suivants. Un autre attentat -suicide commis le même 9 septembre a tué une dizaine de jeunes soldats près de Rishon Le Tsion . Chacun de ces meurtres est atroce. L’histoire de chaque victime brise le cœur.

Aucun de ces noms et de ces visages ne doit être oublié. Mais le cas du Dr Appelbaum permet, plus clairement ou plus graphiquement que d’autres, de saisir la nature profonde du terrorisme.

Pour former un Dr Appelbaum, pour que cet homme ait pu, pendant tant d’années, sauver tant d’êtres humains, il a fallu, en amont, des universités de pointe, des laboratoires de pointe, une industrie médicale de pointe, un personnel hospitalier de premier ordre, et plus encore un environnement culturel, religieux, éthique, centré sur le respect absolu de la vie, la passion de la vie, l’imagination, le débat, l’effort, l’innovation ; il a fallu un énorme investissement matériel et immatériel, en structures et en hommes, en argent, en intelligence et en vertu.

Mais pour tuer le Dr Appelbaum, pour anéantir ce cerveau et ce cœur, pour le tuer deux fois en assassinant aussi son enfant, il a suffi d’une bombe artisanale, d’un détraqué mental pour l’acheminer, et derrière ce dernier, d’un salopard prêchant non point l’islam, mais Moloch - mais la religion de la mort.

Nietzsche, le grand Nietzsche, a dit qu’il ne fallait pas confondre la survie des plus aptes avec la survie des meilleurs. Les barbares l’emportent trop souvent sur les civilisations, parce que détruire est plus facile que construire, requiert moins d’hommes, moins de technologie, moins d’effort, moins de ressources, moins d’intelligence, moins de vertu. Le rapport est de un à plusieurs milliards.

David Appelbaum revenait des Etats-Unis, où il avait participé à un congrès consacré à la médecine d’urgence dans un contexte terroriste. Symboliquement, ce congrès avait été mis en place pour le deuxième anniversaire des attentats commis à New York, à Washington et à Pittsburgh le 11 septembre 2001. Même logique : pour construire les tours jumelles de Manhattan, pour faire en sorte que des milliers d’hommes et de femmes puissent y travailler, et par leur travail, contribuer à la prospérité ou au progrès de l’humanité tout entière, il avait fallu un énorme investissement en science pure et appliquée, en technologique, en architecture, en compétence ouvrière. Pour les détruire et tuer des milliers d’hommes et de femmes, il a suffi de quelques psychopathes, et derrière eux, de salopards prêchant, ou instrumentalisant, non pas l’islam mais Moloch.

La lutte contre le terrorisme commence par la lutte contre les fauteurs de terrorisme. On a présenté les attentats du 9 septembre comme la risposte du Hamas à une tentative d’élimination ciblée de son chef religieux, le cheikh Ahmed Yassin. Certes. Mais pourquoi les Israéliens en sont-ils venus à envisager une telle élimination ? Parce que Yassin, par ses prêches de mort, est l’un des responsables directs, avoués, du terrorisme palestinien actuel. Et aussi parce que l’Autorité palestinienne n’a pas pris les mesures nécessaires et suffisantes pour le mettre hors d’état de nuire,
comme elle s’y était engagée au sommet d’Akaba, voici trois mois.

Ce qui conduit à la mère de toutes les questions : pourquoi l’Autorité palestinienne, en dépit des pressions, mais aussi des promesses, du président américain George W. Bush, persiste-t-elle dans une telle attitude. Nous disposons d’une réponse. Pas n’importe laquelle. Elle est signée Mahmoud Abbas, alias Abou Mazen. L’homme qui a été pendant six mois le premier ministre de l’Autorité palestinienne et avait obtenu, à ce titre, la confiance de Bush mais aussi d’Ariel Sharon. Avant de démissionner le 6 septembre.

Le journal arabe international Al Hayat vient de publier la lettre de démission de Mahmoud Abbas, adressée au président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat. C’est en fait un réquisitoire : Abbas fait état d’une campagne délibérée menée contre son gouvernement pour l’empêcher de fonctionner. Dans d’autres déclarations, citées également par Al Hayat, le premier ministre démissionnaire va jusqu’au bout et met nommément en cause Arafat. Celui-ci, explique-t-il, a conservé le contrôle effectif de toutes les institutions palestiniennes, tant et si bien que « les ministres n’ont jamais été en mesure de se faire obéir de leurs fonctionnaires ». Il a gardé la haute main sur l’économie palestinienne, à commencer par « le trafic de pétrole et les transports aériens ». Il a interdit aux médias palestiniens de soutenir le nouveau gouvernement . Enfin et ce point est crucial -, Arafat porte l’entière responsabilité entière de l’échec de la feuille de route. Sur le plan diplomatique, explique Abbas, « puisqu’aucune négociation n’a été entreprise sans son accord, aucun engagement n’a été pris sans son aval et aucun mot n’a été prononcé sans sa bénédiction » . Et sur le plan de la lutte antiterroriste, puisqu’Arafat a refusé la mise en place de services de sécurité palestiniens unifiés et placés sous l’autorité du premier ministre.

Le témoignage de Mahmoud Abbas pèse lourd. Persister, après cela, à considérer Arafat comme l’incontournable chef élu des Palestiniens, c’est passer de la naïveté à la complicité active.

© Michel Gurfinkiel, 2003.


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