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Rendre leur visage aux victimes de la Shoah

Daniel Farhi - Rabbin du Mouvement juif libéral de France

samedi 17 avril 2004
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Propos recueillis par Alexis Lacroix
Daniel Farhi a introduit en France la célébration de Yom HaShoah, la journée du 27 nisan (dans le calendrier hébraïque) dédiée à l’évocation et à la mémoire de la Shoah (1). Il souligne pour Le Figaro l’urgence de transmettre aux générations futures une mémoire vivante de l’Extermination.

LE FIGARO. - Comment la célébration de Yom HaShoah s’est-elle imposée en France ?
Daniel FARHI.
- C’est le Parlement israélien qui, en 1951, institua le Yom HaShoah Vehaguevoura - la Journée de la Shoah et de l’héroïsme. Sa date, le 27 nisan dans le calendrier hébraïque, fut choisie à mi-distance de l’anniversaire de la révolte du ghetto de Varsovie le 19 avril 1943 (lundi 14 nisan 5703) et de celui de la création de l’Etat d’Israël le 14 mai 1948 (vendredi 5 iyar 5708). La volonté du Parlement israélien était de fixer pour ses citoyens et les communautés juives du monde entier une journée mémoriale de la souffrance et de la résistance du peuple juif durant la Seconde Guerre mondiale. Dès 1951, cette journée a été scrupuleusement respectée à la date fixée en Israël. C’est un jour de recueillement, d’enseignement, de prière pour la population, toutes générations confondues.

Quelle évolution a connue depuis lors la commémoration de la Shoah en diaspora ?
En dehors d’Israël, les commémorations du génocide juif se sont longtemps confondues avec les journées nationales de la déportation instituées par les gouvernements européens. Deux hommes - Naftali Wolf et Ralph Feigelson - se sont battus pour imposer le Yom HaShoah en France, mais sans succès.

Vous êtes vous-même à l’origine de l’introduction en France de la commémoration de Yom HaShoah...
Naftali Wolf m’avait transmis tous ses courriers infructueux aux autorités religieuses consistoriales. Suivant l’exemple de ce qui se pratiquait sur certains campus universitaires américains, je décidai, dès 1990, d’instituer un office religieux à la date du 27 nisan, puis, dès 1991, de l’accompagner d’une lecture publique ininterrompue de 24 heures des noms des déportés juifs de France (rendue possible grâce au travail de Serge Klarsfeld et de son équipe qui, dès 1978, avaient édité le Mémorial de la déportation des juifs de France).

Vous souhaitez désormais contribuer à améliorer, plus généralement, la transmission de la mémoire de l’Extermination...
Nous avons tous conscience que, le temps passant, il est urgent de s’assurer que la mémoire du génocide de notre peuple en Europe ne va pas se diluer dans le grand courant de l’Histoire. Vous connaissez la réflexion de Jankélévitch sur la mémoire et l’oubli : Les « baigneurs dans les eaux du fleuve Léthé » sont en effet légion...

Evoquons un instant l’enseignement de l’histoire de la Shoah en France...
Grâce aux travaux des historiens et des témoins de la catastrophe, l’historicité de la Shoah est désormais incontestable. L’introduction de l’histoire du génocide juif dans les manuels et la prise de conscience de la réalité de la Shoah ont pu se faire grâce à un combat acharné qui est passé par des commissions, des procès et des prises de position sans ambiguïté de la part des Eglises, des responsables politiques, des Etats et des instances internationales. Ce combat, à l’évidence, n’est pas terminé. Et il importe, partout, de s’opposer à ceux qui veulent empêcher la vérité historique d’être connue. Il me semble que le refus opposé par certains élèves ou étudiants d’écouter certains cours d’histoire sur la Shoah relève à la fois de l’absence constatée d’éducation civique au sein des établissements scolaires et d’une banalisation de l’antisémitisme en actes et en propos. Il convient de lutter - avec pédagogie ! - contre cette double tendance.

Vous insistez aussi sur l’importance de Yom HaShoah pour sa contribution à des commémorations « plus adaptées à la mémoire juive ». Que voulez-vous dire ?
Notre devoir comme juifs et comme citoyens est de soutenir la connaissance de toutes les phases du processus de destruction de nos communautés. Mais il n’est pas moins nécessaire qu’une transmission plus personnalisée, plus affective et plus adaptée à la mémoire juive soit mise en place. C’est à la fois de « micro-histoire » et de ritualisation qu’auront besoin les générations futures.

Cette urgence appelle un surcroît de responsabilité, rappelé par le philosophe André Neher : « Etre après Auschwitz, c’est devoir être... »
Lorsque toutes les victimes et leurs descendants proches auront disparu, lorsque les derniers témoins de l’indicible ne seront plus là pour parler, la science historique continuera à coup sûr de progresser, mais un problème se posera pour transmettre de manière vivante la mémoire de la catastrophe. La flamme allumée lors de la journée du 27 nisan symbolise la vie spirituelle qui perdure au-delà de la mort charnelle et évoque la présence des six millions de visages assassinés.

Comment restituer la singularité des personnes ?
Un passage de la Torah éclaire justement les enjeux du devoir de mémoire. Evoquant le souvenir d’Amalek, l’ennemi implacable d’Israël et du genre humain, le texte biblique nous enjoint la double observance - « souviens-toi » et « n’oublie pas ». Il ne s’agit pas là d’une redondance ou d’un effet de style. En fait, le judaïsme indique par là deux démarches différentes et complémentaires. La mémoire passive, d’un côté, contenue dans l’injonction « n’oublie pas » ; la mémoire active, de l’autre, qui tient dans le Zakhor (« souviens-toi »). La mémoire active, de l’autre, consiste à porter sur les événements ainsi « sauvegardés » une réflexion et des enseignements pour le présent et pour l’avenir. La mémoire passive consiste, elle, à évoquer les événements du passé afin d’en garder la réalité et d’empêcher qu’elle puisse être distordue, falsifiée, niée, pillée. Elle renvoie donc à l’obligation qui est faite aux juifs d’évoquer toujours et sans cesse les bons et les mauvais aspects de l’histoire. Dans le judaïsme, ce travail sur la restitution du passé est pratiquement institué par la liturgie, l’étude et le rituel. Or, en ce qui concerne la mémoire de la Shoah, presque rien n’a été fait jusqu’à ce jour pour développer cette mémoire ritualisée. Par-delà la célébration de Yom HaShoah, toute initiative sera la bienvenue pour autant qu’elle s’inspire de la longue tradition de nos rites, de notre liturgie, de ce qui est constitutif de notre identité millénaire.

Un certain nombre de projets se sont fait jour...
En dehors de l’évocation de la destruction des deux Temples de Jérusalem, il n’existait pas, et pour cause, de liturgie appropriée au Yom HaShoah. Nous avons remédié à cette lacune lors de la publication de notre nouveau livre de prières en 1997 qui comporte un office spécial pour la journée du 27 nisan. De même avons-nous introduit dans l’anthologie de cet ouvrage puis dans le livre de prières de Rosh ha-Shana et de Yom Kippour (2) de nombreux textes de la littérature de la Shoah. Le consistoire a d’ailleurs suivi l’exemple en éditant, il y a trois ans, un petit fascicule contenant des prières, des psaumes et des textes sur la Shoah, plus des indications pour un rituel domestique et synagogal.

Existe-t-il d’autres initiatives ?
Une autre initiative, en provenance des communautés de la Rabbinical Assembly, est une Meguillat HaShoah, un rouleau de la Shoah sur le modèle de la meguilla d’Esther lue à Pourim (3). Il s’agit de six chapitres écrits en hébreu biblique et relatant les événements survenus au peuple juif durant la dernière guerre. Ce texte est destiné à prendre place dans l’arche sainte des synagogues aux côtés des rouleaux de la Torah. Si ce projet de manuscrit peut sembler audacieux, il reste que l’idée de consigner de manière solennelle et inaltérable le récit de la Shoah répond au souci de transmettre aux générations futures l’histoire de la Shoah au même titre que celles de la destruction du premier Temple de Jérusalem dans le Livre (rouleau) des lamentations.

Ce que Primo Levi appelait « la mémoire de l’offense » se prête donc, d’après vous, entièrement à la ritualisation ?
Récemment, un membre de notre communauté, M. Pierre Haïat, a rédigé en français une haggada de la Shoah. Son souhait était de ritualiser encore davantage l’évocation de la Shoah à travers un récit qui se modèle sur celui de la haggada de Pâque et s’accompagne d’un seder. Au cours de ce seder, des aliments symboliques sont consommés, et il est fait lecture du récit des terribles épreuves subies par nos « ancêtres », le tout ponctué de textes de la littérature de la Shoah et de chants yiddish et judéo-espagnols inspirés par ce martyre. Quelques membres du MJLF l’ont expérimenté entre eux pour la première fois hier, le 15 avril.

Le temps est-il venu d’institutionnaliser la mémoire de la Shoah ?
On s’aperçoit, à travers ces quelques exemples, que l’imagination créatrice s’agite pour mettre en place des rituels propres à pérenniser la mémoire d’un cataclysme sans précédent. On a l’impression très nette que cette fébrilité correspond à une urgence. Certains disent que le temps n’est pas encore venu d’institutionnaliser l’événement de la Shoah. Mais peut-être plus tard sera-t-il trop tard...

Et vous, qu’en pensez-vous ?
Je vous répondrai en citant Hillel ! Hillel disait : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? » Si nous, juifs, ne prenons pas en main l’écriture et la ritualisation de nos épreuves, qui le fera ? Et Hillel ajoutait : « Si ce n’est pas maintenant, quand ? » Il faut, autrement dit, faire parfois certaines choses tant que les survivants sont vivants et qu’ils peuvent nous guider ou nous corriger. Le pire ne serait-il pas de se taire et de négliger de transmettre nous-mêmes à nos enfants une mémoire que nous abandonnerions au froid monopole de la science historique ? Benjamin Fondane, poète français d’origine roumaine assassiné à Auschwitz en 1944, écrivait : « Souvenez-vous seulement que j’étais innocent et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là, j’ai eu, moi aussi, un visage marqué par la colère, par la pitié et la joie, un visage d’homme, tout simplement ! » Rendre aux six millions d’assassinés leur « visage d’homme » : existe-t-il plus juste définition du « devoir de mémoire » ?

(1) Mouvement juif libéral de France, 11, rue Gaston-de-Caillavet 75015 Paris. Yom HaShoah à Paris : lecture publique des noms des déportés juifs de France, de samedi 17 avril à 22 heures jusqu’au dimanche 18 avril à 18 heures. Cérémonie officielle, ce même jour, à 18 h 30, place des Martyrs-Juifs-du-Vélodrome-d’Hiver (métro Bir-Hakeim).


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Ce Colloque des Intellectuels Juifs de Langue Française a pour thème, ’la montée des violences’. Ce thème aura toujours accompagné l’histoire de l’humanité. Violences politique, religieuse, sociale, économique, voire même discursive, les humains n’auront cessé de se faire violence, et ce même lorsqu’ils prétendaient l’éradiquer en cherchant à dispenser le bien. Cette relance du Colloque des Intellectuels Juifs de Langue Française apporte une attention toute particulière à ce qu’il convient de nommer une résurgence de la violence affectant aujourd’hui les communautés juives de France et d’Europe.


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